Chapitre 1

Tous les partenaires sont réunis dans un hôtel de Dorval situé tout près de l’aéroport, nous sommes à la fin de 1991. Voilà près de 18 mois que l’accord du Lac Meech a sombré, emportant avec lui les illusions d’un renouvellement du fédéralisme. À l’Assemblée nationale, Jacques Parizeau a même tendu la main à Robert Bourassa, l’appelant « mon premier ministre » dans un discours mémorable. Les 36 membres de la Commission Bélanger-Campeau ont remis leur volumineux rapport entraînant l’adoption le 20 juin 1991 de la Loi sur le processus de détermination de l’avenir politique et constitutionnel du Québec. Celle-ci prévoit la tenue d’un référendum portant sur la souveraineté du Québec en 1992. Le 24 juin 1991, lors d’une  marche clôturant le traditionnel défilé plusieurs centaines de milliers de gens célèbrent dans l’allégresse leur Fête nationale.

Ces partenaires, issus du mouvement syndical, des organisations nationalistes et du Parti québécois, se rencontrent afin de jeter les bases de leurs actions au cours de la prochaine année. J’assiste à cette rencontre à titre de directeur des programmes et des communications à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.

Un peu avant cette rencontre, j’ai appris par Claude Gauthier, vice-président chez CROP, que le gouvernement fédéral leur a accordé un contrat de recherche portant sur la question nationale d’une valeur de près d’un demi-million de dollars. De quoi faire bien des sondages! Aussi, suis-je abasourdi d’entendre lors de cette rencontre des partenaires que le camp souverainiste, sous l’égide du Parti québécois, n’a effectué que six groupes de discussion (focus group) en vue de se préparer à l’année qui vient et que rien d’autre n’est prévu. Des groupes de discussion, c’est bien beau pour fouiller des pistes de recherche, se donner comme on dit dans le jargon des heuristiques, mais de là à en tirer des conclusions pour l’ensemble de la population, il y a une marge… que semblent pourtant franchir allégrement les apparatchiks du PQ.

Il faut dire que je les connais bien ayant eu plus de 15 ans auparavant à travailler avec eux.

En 1976, je m’étais fait, sans vraiment m’en être rendu compte, une solide réputation d’organisateur. J’avais été l’instigateur, avec d’autres jeunes d’un café communautaire de Dorion, Le Braque, de l’anniversaire organisé en soutien au quotidien souverainiste « Le Jour » le 31 janvier 1976 où s’étaient produits plus d’une quarantaine d’artistes devant plus de 12 000 personnes en provenance de tous les coins du Québec.

À l’automne, quand Robert Bourassa lança la campagne électorale la journée même où les professeurs de l’Université du Québec à Montréal déclenchaient une grève qui devait durer longtemps, j’en fus sur le coup ravi. Je terminais alors la dernière session de mon premier cycle universitaire et j’entrevoyais avec joie de pouvoir consacrer tout mon temps à la campagne électorale à titre d’organisateur, responsable du pointage et du jour « J », pour le compte du Parti québécois de Vaudreuil-Soulanges. D’autant plus que nous présentions pour la seconde fois la candidature d’une femme exceptionnelle, Louise Cuerrier-Sauvé.

Si la victoire du Parti québécois de René Lévesque, le 15 novembre 1976, aura été un point tournant dans l’histoire du Québec, ce n’est toutefois pas cet événement qui aura bouleversé ma propre destinée, mais plutôt l’interminable grève des professeurs de l’UQAM!

Je devais quitter le Québec à la fin de ma dernière session universitaire afin d’entreprendre un stage de recherche en France dans l’un des principaux laboratoires d’éthologie, associé à l’Université de Rennes, entamant ainsi mes études avancées. Depuis la fin de mon adolescence, j’étais devenu féru d’éthologie à la suite de la lecture d’un livre de Konrad Lorenz, L’agression: une histoire naturelle du mal. Je trouvais dans l’éthologie des modèles explicatifs, plus près des sciences naturelles que je chérissais et répondant bien à mes interrogations portant sur la nature animale du comportement humain.

Mais la vie devait en décider autrement ou devrais-je écrire, la grève des profs! En février 1977, la session d’automne était non seulement compromise, mais annulée, mon stage de recherche en France tombant à l’eau, car n’ayant pas encore complété mon premier cycle universitaire. Pire, le chercheur chez lequel je devais aller travailler m’apprenait par courrier qu’il ne pourrait plus me recevoir rendu à l’été car il partait pour un an en Afrique. Pire que tout, j’en étais rendu à piller mes maigres économies prévues pour ce voyage d’études afin de survivre. Rien n’allait plus.

C’est alors que j’ai décidé de saisir l’une de ces nombreuses offres d’emploi qui étaient envoyées dans les associations de comtés à la suite de l’élection du Parti québécois afin de regarnir les postes à la permanence du parti. Par désabusement plus que par l’envie d’y faire carrière. J’y envoyai donc mon curriculum vitae.

Suite à la réception de ma candidature, on commença par me suggérer de poser celle-ci pour un poste de permanent régional sur la Rive Sud. J’en fus encore plus désabusé… Pour ne pas nuire à mes chances d’être retenu pour le premier poste, j’ai toutefois suivi cette recommandation, j’ai joué le jeu et me suis même rendu à l’entrevue… pour dire au comité de sélection qui me recevait que je n’étais pas vraiment intéressé, préférant de loin le poste offert à la permanence.

Enfin, je fus invité à une entrevue de sélection quelque part en février pour le poste de permanent national, adjoint du directeur à l’organisation. Entrevue courtoise réalisée, si ma mémoire est bonne, devant Pierre Renaud, le notaire « Ti-loup » Gauthier et Jacques Rochefort. Je me souviens leur avoir dit que si je faisais leur affaire, je n’entendais rester à leur emploi que jusqu’au référendum, voulant par la suite poursuivre mes études. Dans ma tête, ça ressemblait d’ailleurs à quelque chose comme un an.

Quelques semaines plus tard, ma blonde déjà couché avait laissé sur le frigo, alors que j’étais rentré très tard, une note m’avisant que le PQ m’invitait à une autre entrevue de sélection dès 9h le lendemain matin. Encore plus blasé, le matin même, je téléphonai donc à la permanence avec l’intention de leur dire que je déclinais cette nouvelle invitation à soumettre ma candidature pour un autre poste. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre qu’au contraire, il voulait me voir afin que je commence à travailler le jour même! Habitant à l’extérieur de Montréal et n’ayant pas d’auto, je leur demandai donc de reporter à l’après-midi le début de mon embauche.

Arrivé en après-midi, j’ai pu comprendre le pourquoi de leur soudain empressement à me faire commencer. Un jeune député [1] jouait sa carrière politique sur le résultat de la campagne de financement du parti alors pour le moins mal engagée. On venait donc de remercier le chargé de projet et il fallait assurer la relève rapidement. Par ailleurs, comme je n’appartenais à aucune écurie de personnages influents du parti, j’étais, semblait-il, le candidat tout désigné pour prendre la relève sans crainte d’interférences.

Mais, direz-vous, quel lien avec le propos que nous concerne, soit l’étude de l’opinion publique? J’y viens. Si la remise à flot de la logistique de la campagne de financement et le dévoilement glorieux de ses résultats en juin 1977 furent toutes à l’avantage du député, pour ma part je commençais à prendre conscience que le référendum ne serait pas tenu aussi vite que je l’avais espéré. La grève s’était terminée au printemps et à l’UQAM une session compressée d’été était prévue afin de permettre aux étudiants de compléter leur session.

C’est alors que Pierre Renaud, le patron de la permanence, me convoqua dans son bureau. Je jonglais alors avec l’idée de lui faire part de mon intention de retourner aux études. Il faut savoir que Pierre Renaud était un homme affable, loyal, un ancien du RIN devenu proche de Lévesque et pour lequel j’ai conservé un très bon souvenir et une très grande estime. Nous avons d’abord échangé sur la campagne de financement. Puis, je lui ai fait part du fait que l’université était pour reprendre et que cela risquait de poser problème. C’est alors qu’il m’a fait son offre : m’occuper du comité thématique récemment créé composé d’universitaires et de membres influents du parti, ce comité ayant pour mandat d’analyser l’opinion publique en vue de la préparation de la bataille référendaire. Feraient partie de ce comité, entre autres personnalités, Pierre Harvey, Édouard Cloutier, Pierre Drouilly et lui-même. L’existence du comité devait demeurer discrète et ses activités relativement secrètes. Il me proposait de mettre sur pied une « firme de sondage » qui servirait tant pour les enquêtes maisons réalisées par un autre nouveau venu à la permanence, Michel Lepage, mon voisin de bureau, que pour les recherches du comité thématique. Je devais assurer l’intendance pour tout ce qui concernait les études menées pour ce comité. Je connaissais et appréciais Pierre Drouilly ayant fait affaire avec lui pour l’utilisation de la banque de données électorales qu’il avait créée avec Henri Dravet quelques années plus tôt. Cette idée me séduisait, mais il y avait cette session d’été… Pierre Renaud me convainquit qu’il me serait possible au cours de l’été d’utiliser mes vacances et sa compréhension bienveillante pour me permettre de mener les deux activités en parallèle. J’acceptai. C’est ainsi que s’est amorcée une incursion dans un domaine qui pris une importance beaucoup plus grande dans ma vie que j’aurais pu alors l’imaginer.

Il fallait donc tout organiser de l’enregistrement de la raison sociale à la production du matériel requis afin de réaliser une vaste enquête menée par une centaine d’intervieweurs auprès d’un millier de répondants francophones distribués sur tout le territoire québécois. Il fallait recruter et former ces intervieweurs, superviser et valider leur travail, recueillir les questionnaires, etc. Cette enquête fut donc menée à la manière du Gallup des tous débuts: par des entrevues au domicile des répondants, car le questionnaire étant passablement long, il aurait suscité trop de décrochage s’il avait été effectué par téléphone.

Deux résultats émergèrent de ce premier coup de sonde réalisé par le tout nouveau « Service de sondage du Québec », hormis le fait que nous avions encore des croûtes à manger si nous voulions nous retrouver dans la zone gagnante à l’issue d’un éventuel référendum. Le premier résultat concernait le vote des femmes, plus particulièrement celui de celles aux soins de la maison comme on le disait alors. À notre grande déconvenue, celles-ci n’appréciaient pas particulièrement l’une des leurs, Mme Lise Payette, mais elles étaient plutôt séduites par les politiciens que j’avais alors caricaturés comme ayant le « Oxford Look », soit M. Jacques Parizeau, M. Jacques-Yvan Morin, et leur benjamin, M. Pierre-Marc Johnson, ce dernier possédant en sus le double avantage d’être à la fois avocat et médecin, le rêve de toute maman canadienne-française!

Le second était fortement lié au précédent et montrait que l’appui à la souveraineté-association différait nettement chez les femmes entre celles qui étaient sur le marché du travail et celles dites « aux soins de la maison », les premières étant proportionnellement plus nombreuses à opter pour la souveraineté-association.

Devant de tels résultats, il fut convenu par le comité thématique de tenter d’aller un peu plus en profondeur que ce premier coup de sonde. Un sous-échantillon d’une centaine de répondantes appartenant à la catégorie des « ménagères » comme nous le disions aussi fut alors constitué afin que ces femmes soient rencontrées par une dizaine d’intervieweures lors d’entrevues semi-dirigées dont tout le déroulement était enregistré sur cassette, tout cela avec l’accord des participantes bien entendu. Ces entretiens se déroulèrent à l’automne 1977.

L’écoute et l’analyse des enregistrements prirent tout le temps de la période des Fêtes d’Édouard Cloutier et de moi-même. Les conclusions qui en ressortirent montraient clairement la forte appréhension des « ménagères » à l’endroit de la capacité du Québec d’être un État souverain. L’une d’entre elles disant une phrase qui me reste encore gravée en tête près de 40 ans plus tard : « Lise Payette veut séparer le Québec comme elle s’est séparée d’avec son mari. » Ce qui résumait bien la peur de ces femmes, trop souvent dépendantes des revenus de leur mari, mais responsables du budget familial, dans la transposition qu’elles en faisaient au plan collectif, Ottawa jouant le rôle du pourvoyeur.

Les conclusions qui ressortaient de ces premières enquêtes montraient assez clairement les difficultés qu’il y aurait à convaincre au cours du premier mandat du gouvernement de René Lévesque une majorité de Québécois à donner leur appui lors d’un référendum à la souveraineté-association. Pourtant, c’était bien l’engagement pris de tenir un tel référendum au cours du mandat suivant l’élection d’un gouvernement du Parti québécois. Il fut donc suggéré par le comité pour combattre ce sentiment d’aliénation et d’infériorité de miser dans la publicité gouvernementale sur la capacité des Québécois à réaliser de grands projets collectifs.

Dès le début de 1978, le comité thématique se remit au travail afin de préparer une deuxième grande enquête. Ce sondage fut mené auprès de 726 répondants francophones répartis sur tout le territoire québécois de la même manière qu’en 1977, soit en se rendant au domicile des répondants.

Deux questions figuraient dans ce sondage  qui eurent par la suite une influence certaine sur le cours des événements. La première ne faisait qu’interroger les répondants sur leur intention référendaire à l’égard du projet de souveraineté-association et se formulait ainsi : « La souveraineté-association signifierait que le Québec devienne un pays souverain politiquement, mais associé économiquement au Canada. Si un référendum avait lieu aujourd’hui sur cette question, voteriez-vous pour ou contre la souveraineté-association? ». Les résultats indiquaient clairement que le camp du OUI ne pouvait espérer qu’environ 40% d’appuis, une fois les résultats pondérés en tenant compte de la très forte opposition des non-francophones (ce sondage n’interrogeant que des francophones donnait auprès de ceux-ci, 49,7%). La deuxième se lisait ainsi : « Si lors du référendum le gouvernement du Québec vous demandait plutôt de lui accorder un mandat pour négocier la souveraineté-association du Québec avec le reste du Canada, lui accorderiez-vous ce mandat?».

Le résultat à cette seconde question donnait 66,4% auprès des francophones, ce qui une fois pondéré avec l’électorat non francophone se ramenait à environ 53%. Ce deuxième résultat mit évidemment du baume sur les appréhensions de certains membres du comité thématique proche du cabinet du premier ministre, ce qui fut loin de me rassurer. Au comité thématique, je fis remarquer que cette réponse, si elle était prise au pied de la lettre, risquait de nous jouer un bien vilain tour. Car, si elle avait pour objectif de désensibiliser une partie de l’électorat de ses craintes en regard de la souveraineté en donnant aux électeurs craintifs une deuxième occasion de se prononcer sur le résultat d’éventuelles négociations, elle risquait d’avoir peu d’effet dans le cadre d’une campagne référendaire où nos adversaires sortiraient toute la panoplie des peurs d’un « saut dans l’inconnu de la séparation ».

Un peu comme lorsqu’un thérapeute cherche à faire disparaître la phobie d’un patient ayant peur des chiens en désensibilisant ses frayeurs progressivement. Ça pourra fonctionner en clinique, disais-je à l’époque, seulement si le thérapeute contrôle toutes les variables de la situation, mais ça ne marchera pas du tout, si d’aucuns autour du patient cherchent à l’effrayer en criant au chien enragé. Or, la campagne référendaire risque plus de ressembler à ce deuxième cas de figure.

Inutile de dire que les avis du jeune étudiant en psychologie que j’étais ne pesaient pas lourd auprès des seniors du comité. C’est alors que je commis un acte jugé déloyal en m’ouvrant de mes craintes auprès de quelqu’un que j’avais bien connu lors de la campagne de financement, le président du conseil régional de Montréal-Centre, le Dr Marc Lavallée. Celui-ci souleva la question lors d’une réunion des présidents régionaux où René Lévesque était présent par un vendredi soir du printemps 1979. Dois-je préciser que dès le lundi suivant, l’on me retira le dossier, ayant été traité de « petit crosseur » entretemps par notre chef. C’est suite à cette mésaventure que je décidai de quitter la permanence du parti avant la campagne référendaire afin de ne pas avoir à y être associé autrement que comme militant. Ce qui ne se fit pas comme une lettre à la poste, car malgré mon incartade, les responsables politiques de celle-ci voulaient que j’y demeure comme agent de liaison pour les deux régions dont j’avais également la responsabilité. Mais, depuis le tout début, mon intention était de retourner à l’université afin de compléter mes études supérieures en éthologie et c’était l’occasion ou jamais. Ayant été admis au programme de deuxième cycle, j’ai donc quitté la permanence du PQ le jour de mon anniversaire en avril 1980 à quelques jours du déclenchement du premier référendum.

Aussi lorsque le libellé de la question référendaire fut rendu public à l’Assemblée nationale, j’en fus moins étonné que Jacques Parizeau.

Mince consolation, directeur de la campagne dans ma circonscription lors de ce référendum, j’eus le « bonheur » de gagner le « pool » de gageures sur le résultat de celui-ci, tombant pile dessus. Mais c’était sans grand mérite, car en pressentant déjà l’issue !

[1] Il s’agissait de Pierre-Marc Johnson.

Si vous désirez commenter ce blogue, cliquez sur sa date de création ou sur son titre en haut de la page.

One Reply to “Chapitre 1”

  1. Bonjour,

    Je suis heureux de voir que votre équipe reprend du service. Même si je suis un tantinet âgé, très bientôt 78 ans, ça ne m’empêche aucunement de lire et, surtout, d’écrire le plus souvent possible concernant notre rêve depuis plus de 50 ans.

    Au plaisir de vous lire et, peut-être à l’occasion, d’ajouter mon grain de sel.

    Gilles Sauvageau
    L’Assomption

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *